Est-ce une façon d'agir ?
« Peut-on faire preuve de malhonnêteté pour soutenir son point de vue ? »
- Pendant 20 siècles d'histoire du christianisme, jamais personne, même parmi les historiens non chrétiens, n'a contesté le fait que le Christ était mort sur une croix. Les témoins de Jéhovah sont dans l'impossibilité d'apporter une référence sérieuse à l'appui de leur assertion.
- Affirmer que la croix est un symbole païen n'a aucun sens. Dans le paganisme, tout a été utilisé comme symbole : les croix, les triangles, les ronds, les carrés… et même les poteaux. Rappelons, pour mémoire, le culte de la déesse Astarté (Ashère), symbolisée par le pieu sacré qui, entre autres, avait été dressé sur l'autel de Baal (ex. : 2 Rois 21.3, Juges 6.25 et suivants).
Il est intéressant et révélateur de se référer à leur manuel Comment raisonner à partir des Écritures, page 77.
L'argumentation repose sur trois « preuves » :
1) Une définition de The Imperial Bible Dictionary (Londres, 1874), selon laquelle le mot grec « stauros », utilisé pour traduire le mot croix, peut aussi bien signifier un poteau en forme de croix que n'importe quelle autre forme de poteau : ce que tout le monde sait depuis toujours.
2) Une autre définition du Greek-English Lexicon, dictionnaire grec-anglais, qui dit que le mot grec « xylon », également utilisé pour rendre le mot croix et la plupart du temps traduit par « bois » dans les différentes versions de la Bible, veut dire « bois coupé, bâton, poutre ou poteau » : ce que tout le monde sait également. Très souvent, dans la liturgie de l'Église, on dit que le Christ est mort pour nous « sur le bois ».
3) Enfin, argument « massue », les Témoins de Jéhovah citent un certain J. Parsons, auteur du XIXe siècle, sans d'ailleurs, comme ils en ont l'habitude, nous dire qui est cet homme et en quoi ses déclarations font autorité. Ce serait bien la moindre des choses quand on vient dire, en 1896, le contraire de ce qui a été dit pendant plus de 1860 ans. Donc cet illustre inconnu, qu'on préférerait lire dans le contexte — ce qui, on verra pourquoi par ailleurs, est une sage précaution en présence des citations des Témoins de Jéhovah — dit en substance que rien ne prouve que le mot « stauros » doit être traduit par « croix » et que les conducteurs religieux nous trompent en le traduisant ainsi. On verra plus loin le crédit qu'il convient d'apporter à de pareilles affirmations.
Voilà les « preuves » que chacun appréciera. Mais le plus surprenant, c'est de lire les conclusions des Témoins de Jéhovah, telles qu'elles apparaissent à la page 78 du manuel cité : « Ainsi, un faisceau de preuves indique que Jésus est mort sur un poteau dressé, et non sur une croix, comme le veut la tradition. » (c'est nous qui soulignons). Vraiment, c'est le cas ici de dire qu'on ne voit que ce que l'on veut voir : si c'est cela que les Témoins de Jéhovah appellent un faisceau de preuves, il y a quand même de quoi s'inquiéter.
Les auteurs chrétiens, ayant vécu moins d'un siècle et demi après la crucifixion du Christ, sont-ils infiniment plus crédibles que ce Parsons, auteur inconnu du XIXe siècle, qu'ils nous citent ?
Citons trois « Pères dits apostoliques » de l'Église, c'est-à-dire des chrétiens qui ont succédé directement aux apôtres eux-mêmes :
1) Épître de Barnabé, environ 130 après J.-C., cote 9.8 :
2) Justin, environ 150 après J.-C., Dialogue avec Tryphon, cote 40 et 90 :
3) Irénée, entre 175 et 189 après J.-C., Contre les hérésies, cote II,24,4 :
Dans l'appendice de leur Traduction interlinéaire des Écritures grecques (anglais), aux pages 1155 et 1156, l'organisation des Témoins de Jéhovah, sous le titre « poteau de torture », cite à l'appui de ses affirmations un certain Justus Lipsius, théologien catholique du XVIe siècle, qui parle du poteau de torture sur lequel les Romains empalaient les criminels. Les Témoins de Jéhovah reproduisent une gravure sur laquelle ce théologien montre un supplicié cloué à un poteau simple et en déduisent que c'est de cette façon que le Christ a été empalé.
C'est vrai qu'à lire tel quel l'extrait reproduit, on a l'impression que Lipsius soutient la thèse des Témoins de Jéhovah. On est là en présence d'une véritable malhonnêteté intellectuelle.
Un journaliste américain a recherché le De Cruce Liber Primus écrit par Justus Lipsius. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir qu'en fait, le passage de la page 647 de ce livre, cité par les Témoins de Jéhovah, n'avait rien à voir avec la mort du Christ. Par contre, à la page 661 du même livre, Lipsius, parlant bien cette fois de ce qui concernait cette mort, affirmait très nettement que le Christ avait été supplicié sur une croix, citant d'ailleurs le passage d'Irénée reproduit ci-dessus ainsi qu'un passage sensiblement identique de Tertullien, qu'il illustre par une gravure montrant Jésus sur la croix…
Comment peut-on faire confiance à des gens capables d'utiliser de tels procédés pour faire à tout prix prévaloir les thèses qu'ils soutiennent ?
Si nous revenons sur la prétendue « preuve » n°1 de l'argumentation présentée au-dessus, nous constatons à nouveau que l'organisation des Témoins de Jéhovah n'a pas hésité à user de malhonnêteté, dans le but de soutenir son point de vue. Dans le livre des Témoins de Jéhovah intitulé « Comment raisonner à partir des Écritures » (ang), une citation prise du dictionnaire « The Imperial Bible-Dictionary, P. Fairbairn, tome I, p. 376, Londres, 1874 » est donnée. C'est ce qui est en jaune dans la page de gauche, dans l'image ci-dessous.
Or, si maintenant on regarde directement la page du dictionnaire de laquelle la Watch Tower a pris cette citation, nous constatons qu'elle oublie délibérément de citer les passages faisant mention de la croix et du patibulum.
Relisons le passage (en jaune) dans son contexte, c'est-à-dire avec les passages qu'elle a volontairement oubliés de citer (en violet — voir aussi l'image ci-dessous).
| "Le mot grec [stauros] que l’on traduit par croix signifie à proprement parler poteau ; c’est un pieu dressé, ou palis, auquel on pouvait pendre quelque chose, ou qui pouvait servir à clôturer un terrain. Mais une modification fut introduite tandis que l'usage et la domination de Rome s'étendaient aux peuples parlant grec. Même chez les Romains, la crux (dont dérive notre mot croix) devait être à l’origine un poteau droit et resta toujours la partie la plus proéminente. Mais à partir du moment où il fut utilisé comme un instrument de punition, une pièce de bois transversale fut ajoutée ; néanmoins, pas à tous les coups (...) Il ne fait néanmoins aucun doute que la dernière forme fut la plus courante, et que durant la période des évangiles, la crucifixion était couramment exécutée en suspendant le criminel sur une pièce de bois en forme de croix." |